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Mortroux 2018

Le 7ème salon du livre de Mortroux aura lieu le dimanche 29 juillet 2018 de 9 h à 18 h, à la salle socio-culturelle

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Concours La Morterolaise 2018

4ème concours de la nouvelle morterolaise

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J’étais très fière : le gâteau qui était sur la table était le mien. J’allais bientôt souffler les bougies allumées qui le décoraient en dégageant une odeur de cire. Nous fêtions mon quatrième anniversaire. J’étais désormais une grande fille affirmaient les adultes. La meilleure preuve qu’ils m’en faisaient c’est qu’aujourd’hui, j’étais assise, ou plutôt à genoux sur une chaise normale. Je n’utilisais plus la grande chaise, destinée, uniquement, aux bébés.
Comme une grande, j’ai soufflé les chandelles en une seule fois. Mes parents m’ont alors remis mes cadeaux, peut-être plus précisément leurs cadeaux….
Ils m’avaient d’abord acheté un petit frère. Je n’avais rien demandé ni rien espéré de tel. Le petit frère était un tas de chair dont le bas était enfermé dans une bourrasse et le haut dans une brassière, qui pleurait à heures fixes, se calmait lorsque maman lui donnait à téter l’un ou l’autre de ses seins… de mes seins, ceux qui m’avaient nourrie. Bizarrement, ce lait dont elle me disait ne plus avoir quand je lui en réclamais quelques mois plus tôt était miraculeusement revenu avec l’achat du petit frère.
Quand il était rassasié, il cessait de téter et de crier et il s’endormait. Alors, maman ouvrait la bourrasse, le lange et la pointe qui contenait presque toujours une crotte puante. Elle nettoyait le bébé, lui mettait de la pommade sur les fesses pour éviter les rougeurs, le refermait dans sa pointe, son lange et sa bourrasse et le reposait dans le landau.
S’il pleurait, je devais remuer le landau de manière à l’endormir. La masse de chair, enfermée dans ses langes, sans dent et sans cheveu, dormait presque continuellement et pleurait ou mangeait le reste du temps. Cette masse de chair ne parlait pas, ne marchait pas. Si encore j’avais pu jouer avec le petit frère. Même pas, il était trop fragile !
Le second cadeau était-il plus intéressant ? Il était au moins empaqueté, celui-ci. Il m’a au moins permis de rêver en attendant de savoir ce que contenait le colis. C’était un gros ballon rouge ! Ce n’était pas non plus une réponse à une demande de ma part.
Mes parents s’étaient offert un fils et ils offraient déjà à cet enfant un ballon. Un gros ballon rouge. Moi, j’avais uniquement gagné le droit d’utiliser une chaise normale…. Mon bonheur, ma fierté n’avaient été que de courte durée.

Puisque mon petit frère me semblait un peu jeune pour jouer avec le ballon rouge, je l’ai conservé pour moi et je crois qu’il m’a apprivoisée, au sens auquel l’entendait le Petit Prince. J’ai beaucoup aimé ce ballon rouge et nous avons beaucoup joué ensemble. Je l’emportais partout où j’allais. Il dormait même dans mon lit. Mes parents, qui se rendaient bien compte qu’il fallait conserver l’objet pour le petit frère, qu’une fille ça ne joue tout de même pas au ballon, tentèrent à plusieurs reprises de me le retirer. Mais ils me l’avaient offert. J’ai fait la capricieuse. J’ai gagné. On m’a laissé m’amuser avec le ballon autant que je le voulais, mais on ne m’a pas autorisée à jouer avec. Je m’explique : je faisais ce que je voulais de l’objet mais je ne donnais surtout pas de coup de pieds dedans, je l’aurais abîmé. Je pouvais en faire tout ce que je désirais mais pas l’utiliser pour l’usage pour lequel il était destiné.
Oh ! Ce que je l’ai aimé ce ballon ! Je l’ai dorloté, je l’ai embrassé. Je l’ai tenu propre. J’en ai pris soin.

Le petit frère a grandi. Il a cessé de faire dans ses couches Puis il a cessé d’avoir des couches. Il a été quadrupède puis un jour il est devenu bipède. Il a bafouillé puis un soir d’été il a parlé distinctement. Il est devenu un petit garçon. Désormais, j’avais vraiment un petit frère. Rodolphe.
Alors nous avons joué tous les deux, Rodolphe et moi. Je devais lui passer tous ses caprices. Mes parents disaient qu’il était plus petit que moi et que je devais lui céder. C’était bien ennuyeux de toujours devoir céder à ce gamin. Etre l’aînée n’était pas une sinécure. Si mes parents devaient s’absenter, je devais surveiller Rodolphe. Si nous allions à la messe, je devais m’occuper de lui. Quand il irait à l’école, ce serait pareil. Je n’étais pas une nounou et je ne voulais pas le devenir. Si mes parents voulaient s’offrir des enfants, ils n’avaient qu’à s’en occuper. Qui s’était occupé de moi quand j’étais petite comme Rodolphe ? Je n’avais pas de sœur aînée, moi.
Quand il pleuvait, neigeait ou ventait, Rodolphe et moi jouions à la maison. Il était aussi agaçant à l’intérieur qu’à l’extérieur et il fallait toujours lui passer ses quatre volontés. Ce matin là, il neigeait à gros flocons. Nous étions contraints de rester à la maison. Rodophe voulait jouer au football. Je ne voulais pas. Nous allions casser quelque chose et ce serait de ma faute. Mes parents me puniraient et me gronderaient parce qu’étant la plus grande j’aurais du savoir qu’on ne joue pas au ballon dans la maison.
Après quelques minutes de discussion avec mon frère, mes parents me prièrent instamment de céder. C’était bien la preuve qu’ils n’écoutaient pas ce que nous disions l’un et l’autre. J’étais l’aînée. Je devais céder. J’ai cédé puisque c’était un ordre.

C’est vraiment à regret que j’allai chercher mon ballon rouge. Je sentais que je le touchais pour la dernière fois. J’avais déjà des larmes aux yeux. Je le lançai doucement à mon frère. Dès qu’il l’eu entre les mains, il éprouva une jouissance sans pareille. Il est vrai que j’avais oublié que ce ballon m’avait été offert en même temps que mon petit frère. On avait fait un lot des deux.
Rodolphe pris son élan, donna un grand coup de pied dans le ballon qui se dirigea tout droit sur l’âtre de la cheminée, au milieu des flammes. Je couru le chercher, mais c’était trop tard. Mon ballon rouge rapetissait déjà. Sa texture devint plus molle. Sa couleur plus claire. Mon ballon mourait. Il expira dans une fumée nauséabonde, noire et épaisse. Je n’avais plus de ballon rouge, mais je conservais toujours ce frère qui hurlait à l’intention des parents que je refusais de jouer avec lui. Il avait, après avoir détruit mon jouet, besoin de me faire disputer. Je parties dehors.
Si, au lieu d’un ballon et d’un frère, on m’avait offert une poupée. J’aurais pu jouer en toute tranquillité, seule. Je jouerais encore, aujourd’hui. Mes parents en avaient décidé autrement. J’ai pleuré, longuement pleuré. J’ai refusé de jouer avec ce destructeur de frère qu’on m’avait donné.

Un soir, plusieurs mois plus tard, je flânais dehors. Le soleil se couchait lentement. Plus il descendait vers l’horizon ouest du pré, plus il rougissait. Tout à coup, je le reconnu. C’était mon ballon rouge. Il vivait encore. Il était allé vers le soleil.

Hier, j’ai rencontré un homme. Je ne sais pas ce qui m’a plu en lui. Est-ce parce qu’il mesure un pied de plus que moi, comme mon frère ? Est-ce parce qu’il a des cheveux blonds frisottants, comme ceux de mon frère ? Est-ce parce qu’il se laisse pousser trois brins de barbe sous le menton, comme mon frère ? J’ai accepté de l’accompagner dans la lande de son grand-père. Il voulait me montrer la huitième merveille du monde.

Nous avons longuement marché, gravi une petite colline. A bout de souffle, nous sommes arrivés au sommet du dôme. Le temps était clair. Le ciel était bleu. Eole nous caressait doucement. Le soleil se couchait, à l’horizon. Il se couchait lentement, très lentement, comme s’il voulait que nous en profitions au maximum. C’était très beau ! Surtout dans les bras d’un être du sexe opposé. J’étais heureuse d’être venue admirer ce coucher de soleil.

Le nouveau sosie de mon frère, important scientifique, m’expliquait la vie du soleil, cette étoile dont l’énergie provient de réactions thermonucléaires de fusion de l’hydrogène…Je l’ai interrompu tout net. Il était inutile d’avoir bac plus …autant pour affirmer de telles contrevérités.

Je sais, moi, depuis longtemps, que le soleil est formé de toutes les âmes des ballons rouges détruits par les enfants. Pour que le soleil puisse se reconstituer quotidiennement, combien faut-il de ballons rouges pour nourrir ce soleil, ce gros soleil qu’on voit de si loin ? Il en faut beaucoup. Enormément. Car cette étoile est indispensable pour que la vie sur terre soit possible. Acceptons donc de laisser mourir nos ballons rouges pour la survie du soleil.
 

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