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Mortroux 2018

Le 7ème salon du livre de Mortroux aura lieu le dimanche 29 juillet 2018 de 9 h à 18 h, à la salle socio-culturelle

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Concours La Morterolaise 2018

4ème concours de la nouvelle morterolaise

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On dit de moi que je suis un chemin creux car je serpente entre des champs à près de deux mètres au dessous de leur niveau. Depuis plus d’un millénaire, je suis bordée d’épines, d’aubépines, de houx, noisetiers, chênes, châtaigniers, érables, frênes, hêtres, tilleuls, buis, ronces, sureaux qui se donnent la main de chaque côté de moi et s’enlacent au dessus. Mes flancs sont parsemés de lierre et les racines de certains arbres s’y montrent malicieusement.
Je suis constitué de pierres de tailles inégales. Au printemps, des filets d’eau, débordant des prés voisins, suivent mon trajet en divers endroits et me traversent à d’autres. L’été je suis presque sec. Seuls quelques rais du soleil filtrent au travers de mon parasol de verdure.

Des guerriers gallo-romains, hurlant sur leurs chars, m’ont emprunté. Des vaches et des bœufs tirant des carrioles m’ont arpentés, conduits par leurs maîtres fatigués. Des paysans m’ont parcouru sur leurs tracteurs. Des exploitants agricoles m’ont survolé avec leurs machines flambant neuves. Des écoliers ont sali leurs sabots dans mes ornières. Des amoureux se sont tendrement embrassés en mon sein et se sont rendus à leurs rendez-vous en me parcourant. Désormais, seuls quelques randonneurs, les chercheurs de champignons, des motos et trois ou quatre agriculteurs m’utilisent. Je me sens bien seul et presque totalement inutile.

Une vieille dame, le dos voûté, soutenu par son bâton en noisetier, vient souvent partager ma solitude et me confier ses souvenirs. Nous songeons ensemble, au temps où elle était une enfant heureuse au milieu des siens, parents et grands parents. Pas riche d’argent, certes, mais richissime d’affection et de bonheur en famille. Elle se rappelle la période de ses fiançailles quand son promis lui donnait rendez-vous dans le taillis qui me borde. Nous repassons le film de sa vie, quand elle travaillait dur avec son mari, quand ses enfants gambadaient autour d’eux.
Ses enfants. Ils sont grands mais lui occasionnent presque plus de soucis que lorsqu’ils étaient petits. Elle ne les dirige plus comme elle le souhaiterait. Elle ne les voit pas aussi souvent qu’elle le voudrait. Leur vie qu’en ont-il fait ? Eux si doués à l’école. Les conjoints qu’ils se sont choisis n’ont pas toujours donné le bonheur attendu.
Ses petits enfants préfèrent les copains, les soirées bruyantes, les motos pétaradantes et Internet aux promenades dans les bois ou à l’entretien du jardin ou des champs.
Ses champs qui se transmettaient de génération en génération depuis si longtemps et ceux chèrement acquis grâce à un si lourd labeur. Ces champs là sont désormais loués à des étrangers parce que plus personne dans la famille ne veut ou ne peut les exploiter. Ils vont tous travailler chez les autres pour un salaire de misère et délaissent leur propre bien.
Il ne reste déjà plus que deux vaches et un veau. Pourtant ce qu’elle a pu les aimer ses bêtes. Elle les menait aux champs deux fois par jour. Elle emportait des vêtements à raccommoder ou un autre ouvrage, tricot ou dentelle. Quels agréables souvenirs elle a de ce temps là, même si la vie était difficile. Elle était difficile mais les gens s’aimaient bien. Ils s’entraidaient chaque fois que nécessaire et se retrouvaient à la veillée deux à trois fois par semaine. C’était le bon temps !
Maintenant, les gens ne se parlent plus. Elle ne connaît même pas tous ses voisins qui travaillent à la ville et ne viennent au village que pour y dormir. Seule avec moi, elle se laisse aller. Je l’ai accompagnée tant de fois dans son travail. Quand il faisait trop chaud, je lui donnais de l’ombre et de la fraîcheur. Quand elle rentrait rapidement ses vaches ou ses moutons du pré parce qu’il faisait orage, les branches de mes arbres se rapprochaient pour lui faire un véritable parapluie qui lui évitait de se mouiller. Quand il faisait froid, je la protégeais du vent. Quand elle était fatiguée, je me faisais plus plat pour la soulager.
A l’évocation de ses mémoires, bien des soirs, je l’ai vue pleurer. Nous partageons les mêmes souvenirs, la même nostalgie.

Quand le grand corbillard noir, qui emmènera cette femme rejoindre le cimetière communal, passera sur la route près de moi, je me cacherai derrière de hautes ronces, car je sais bien qu’après elle plus personne ne viendra me rendre visite. Je me couvrirais de ronces et de fougères dans un premier temps puis les arbres qui m’embrassent chaleureusement m’envahiront. Leurs racines fragiliseront le muret de pierres qui finira par tomber. On ne se souviendra bientôt plus de moi.

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