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Mortroux 2018

Le 7ème salon du livre de Mortroux aura lieu le dimanche 29 juillet 2018 de 9 h à 18 h, à la salle socio-culturelle

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Concours La Morterolaise 2018

4ème concours de la nouvelle morterolaise

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Comédie - 1 h 00

Personnages
L'écrivaine
L'éditeur

Ce peut etre deux femmes ou deux hommes ou un auteur et une éditrice.

Décor
Chacun écrit dans son bureau

Résumé
Une écrivaine rédige, à l'intention d'un éditeur, un courrier devant accompagner l'envoi de son manuscrit, sous forme de sonnet. Elle pense à haute voix. A la réception du manuscrit, l'éditeur, blasé, lui répond.    

Le début

ACTE 1
CHER MONSIEUR L’EDITEUR
Ou
Les tribulations
D’une écrivaine
En mal d’édition

Décor : Bureau de l’écrivaine

Scène unique
L’écrivaine

L’écrivaine, assise à son bureau, écrit

L’ECRIVAINE (écrivant)
Mon cher éditeur,

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Non. C’est trop possessif. D’abord, il n’est pas MON éditeur ; ensuite, même s’il était MON éditeur, il ne serait peut-être pas seulement le mien. Malheureusement. En outre, le total n’est que cinq pieds ce qui m’oblige à placer la césure après le premier pied de la seconde phrase. Non, je dois trouver mieux.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur,

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Cher-mon-sieur-l’é-di-teur. Un et deux trois et trois six. Six pieds. C’est bon, j’ai ma césure. Non, ça n’est pas une maladie.

L’ECRIVAINE (relisant)
Cher monsieur l’éditeur,

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Alors là, je rigole. Supposons, primo, que je termine mon sonnet, ce qui est tout de même encore du domaine de la fiction. Supposons, deuxio, que je devienne une grande écrivaine, très, très renommée, ce qui est, convenons-en, carrément utopique. Supposons, enfin, que mes textes soient étudiés à l’école. Là, penser cela est la preuve que mes pieds, les vrais, ceux qui sont au bout de mes jambes, pas ceux de mes sonnets, ne touchent plus terre. Je suis à cinquante sept millions de kilomètres au-dessus du niveau du sol. Peut importe, si on étudiait, par hasard, ce sonnet dans une classe de seconde, par exemple. Le professeur demanderait aux élèves pourquoi l’écrivaine, ce cher grand auteur, immensément connu du monde entier et même plus encore, a commencé ce sonnet par « Cher monsieur l’éditeur ». Les élèves n’en sauraient rien et s’en moqueraient comme de leur première couche culotte. Le prof l’ignorerait aussi mais, parce qu’il serait le prof, il aurait forcément une conception toute pédagogique de la chose et, puisque tout doit s’expliquer, il affirmerait haut et fort que l’auteure, immensément connue du monde entier et même plus encore, a écrit « Cher monsieur l’éditeur » parce qu’elle était d’origine sociale modeste, n’était pas allée à l’école plus de dix ans et ignorait qu’on ne s’adresse pas ainsi aux gens.
Foutaise que cela ! Cette interprétation prouverait : primo que le professeur n’aurait pas lu ma biographie en entier. J’ai autant étudié hors de l’école de la république qu’à l’école. J’ai sûrement appris et retenu beaucoup plus de mon enseignement post scolaire que de mon enseignement scolaire. Secundo, qu’il ne connaîtrait rien à la poésie et à la versification. Si j’écris « monsieur » tout court, il ne s’appelle sûrement pas « tout court » et je perds quatre pieds. N’en ayant que deux, je suis en faillite.
Jamais le prof ne se douterait que j’aie pu avoir envie de me marrer.
A la pensée que de pauvres adolescents risquent de souffrir et de s’ennuyer en étudiant mon poème, j’ai envie d’arrêter de le composer. Mais… si ce n’est à cause du mien, ce sera à cause d’un autre !
Alors, je continue…  
Second hémistiche :

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Je-vous-en-voie-ci-joint. Et de six du premier coup, dis-donc ! Ça s’améliore.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Mon manuscrit.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Tu parles ! Il n’est pas manuscrit, il est dactyloscrit et, au départ, il était stenoscrit. Tiens ! Pourquoi à la main c’est « scrit » et à la machine ou par signe c’est « graphié » ? Enfin. Quoi qu’il en soit, mon machin, mon chef d’œuvre, n’est pas manugraphié. Alors je devrais écrire :
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Mon dactylogramme.
Dactylogramme : écrit avec les doigts. J’aimerais bien qu’on me dise comment on écrit autrement qu’avec les doigts. Hormis quelques handicapés, et non quelques zandicapés, qui écrivent avec leurs pieds, un peintre qui peignait avec la queue d’un âne et un autre avec sa propre… quoique propre… je n’en sais rien… On le dit, mais on ne nous oblige pas à le croire.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur adoré,

 L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Oh ! Non ! Il ne faut pas exagérer, tout de même : adoré, adoré ! Encore faudrait-il qu’il me trouve du talent pour ça. Et, s’il m’en trouvait, ce serait peut-être lui qui m’adorerait…
Et si c’était une éditeuse ! On ne peut pas savoir. Que penserait-elle de moi ? Déjà que j’ai écrit un roman où deux filles s’aiment bien… peut-être aurait-elle envie de me répondre : « Ma chère écrivaine adorée. Je ne mange pas de ce pain là. » Si on peut appeler ça du pain. Il parait qu’on a tous, hommes et femmes, femmes et hommes, quelque part en soi, une portion d’homosexualité qu’on ignore. Eh ! Monsieur Jourdain faisait bien de la prose sans le savoir. De plus, si c’était une éditeuse, je devrais dire « Chère madame l’éditeuse ». Et si c’était une demoiselle… O ! Et puis zut ! Même si c’est au goût du jour, je ne peux tout de même pas devenir homosexuelle dans le seul but de me faire éditer. Je ne suis pas très sûre que cette phrase soit très claire. Des esprits mal tournés pourraient mal la comprendre. Si j’avais à la dire à quelqu’un, je dirais plutôt… ou plus tard… dans le but de faire éditer mes écrits, scrits ou graphes.
Poursuivons.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Mon dactylogramme.

 L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Mon-dac-ty-lo-gramme. C’est dommage qu’on ne fasse pas gra-mme, j’en aurais juste six, des pieds, bien sûr. Y’en a qui pensent toujours à des conneries.
Il serait peut-être bon de dire quelque part : « J’ai l’honneur ».

 L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, j’ai l’honneur…

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Ça, je m’en doutais. Avoir pu écrire six pieds, comme ça, d’un seul coup, c’était trop beau.

 L’ECRIVAINE (écrivant)
… de vous envoyer

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
De-vous-zen-vo-yer, ça fait trop.

L’ECRIVAINE (écrivant)
… j’ai l’honneur de vous faire parvenir.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
De-vous-faire-par-ve-nir, il faut rejeter parvenir au début du second vers. Ça serait bien parce que ça laisserait du suspense. Encore un mot d’origine anglaise. Même le képi que tous nos gendarmes et nos chefs militaires portent n’est pas un mot français. Il est d’origine suisse allemande. Ça laisse donc du suspense à la fin du premier vers et après le premier verre on en boit un second, mais pas un troisième parce que deux verres ça va, mais trois verres salut les gars !
Le suspense n’est pas très grand. Le lecteur se doute bien que je n’ai pas écrit : « J’ai l’honneur de vous faire un pied de nez »… quoiqu’avec moi, il faille s’attendre à tout, et surtout au pire. Peut-être aussi que l’éditeur préférerait que je lui fasse un pied de veau en vinaigrette… mais pour ça, comme disait celui qui se décarcasse, le plus dur c’est d’attraper la vinaigrette.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, j’ai l’honneur de vous faire
Parvenir mon manuscrit.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Par-ve-nir-mon-ma-nus-crit. Et v’lan, ça en fait un de trop. Que supprimé-je ? scrit ? Ça donnerait… mon manus… Disons :
 L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, j’ai l’honneur de vous faire
Tenir mon manuscrit.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Et par qui ? Et en plus s’il lui faut trois semaines pour le lire, le teneur sera surement très fatigué.
Ai-je l’honneur de lui envoyer mon manugraphe ? Je serais honorée qu’il l’éditât. Ah ! Oui. Là, je serais honorée. Mais, présentement, je ne suis pas honorée. Je ne suis pas déshonorée, non plus. L’honneur ? Je tente ma chance, un point c’est tout.
    
L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je tente ma chance

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Sotte que je suis !
En y réfléchissant bien, c’est l’éditeur qui devrait être honoré de recevoir mon chef d’œuvre !

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
J’imagine les profs et certains critiques littéraires, en train de comprendre pourquoi je n’ai pas mis l’expression « j’ai l’honneur ».

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Mon dernier manuscrit.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Mon-der-nier-ma-nus-crit. Ça fait six. Hélas, ça ne me plait pas. J’aime bien dactylogramme, moi.
(Elle ouvre un dictionnaire)
Petit Larousse, Petit Robert, peut-être même Petit Betoux édition 2172 : DACTYLOGRAMME : n. f. Ah ! Oui ! C’est un nom féminin. Non, mais quand même ! Enfin !
DACTYLOGRAMME : n. f. (gr. Dactulos, doigt) gramme. Gr. Signifiant que le mot vient du grec. Vous remarquez que dans le dictionnaire, on n’explique pas gramme. Exemple télégramme, sténogramme, etc.
P. L. – Petit Larousse, P. R. Petit Robert, P. B. – Petit Betoux – édition 2172 – peut-être avant : DACTYLOGRAMME : n. f. (gr. Dactulos, doigt) mot inventé le 22 septembre 1987 par le poète-écrivain-auteur dramatique et comique-scénariste-nouvelliste-philosophe – c’est pire que pour Voltaire – Monique Betoux, pour désigner un manuscrit dactylographié, plus en usage, a été remplacé par imprimantogramme depuis que chaque ménage reçoit de la mairie le jour de son mariage, un ensemble informatique complet. C’est d’ailleurs la seule raison qui fera à cette époque que les couples se marieront.
Ce serait une bonne idée : rendre l’ordinateur obligatoire et le distribuer à la sortie de la mairie, aux jeunes mariés. On fournirait l’automobile ou l’appartement à l’issue de la cérémonie religieuse quelle que soit la confession des mariés. Le tout payé par l’Etat, bien sûr. Il faut penser aux petites communes et aux petites paroisses pauvres !
En fait, chacun recevra son matériel informatique à la maternité en même temps que son carnet de santé vir-tu-el.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Mon dactylogramme.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Il me faudrait un adjectif monosyllabe. Beau ? Mon beau dactylogramme. Ça fait un peu « Mon beau Danube bleu », je trouve. Jeune ? Le temps que je trouve un éditeur talentueux, capable de déceler mon immense talent, ce sera mon vieux dactylogramme. Grand ? Ça ne va pas non plus. Cher ? Ça me plairait bien parce que mon dactylogramme m’est très cher et que depuis que je l’envoie aux éditeurs, il me coûte cher en timbres. J’ai commencé mon quatrain par « cher ». Je ne peux pas écrire « Beau monsieur l’éditeur… Acre ? Non, ce n’est pas possible. Autre ?  Ça voudrait dire que j’en ai déjà envoyé un, c’est vrai, pourtant, mais il ne s’en souvient pas. Il en voit tellement toute une année. Il devrait se souvenir des miens. Il n’y a qu’eux de vraiment beaux, grands, sublimes. Noble ? C’est un peu prétentieux.
Je me trompe. J’ai décidé qu’il s’agissait d’une dactylogramme, il me faut donc un adjectif féminin.
Si mon éditeur, qui n’est toujours pas le mien, s’avisait de s’entêter à croire qu’une dactylogramme est le signe produit par la machine à écrire… ce serait sot. C’est vrai, mais tant que je ne suis pas élue à l’académie française – je regretterai toute ma vie de ne pas avoir été a première à y siéger. Sacré Margot, va – je n’ai pas le droit de créer des mots toute seule dans mon coin. Néologisme. Je dirai donc mon manuscrit comme tout le monde… enfin comme tous ceux qui en ont au moins un.
Si je qualifie mon manuscrit de petit, l’éditeur me répondra qu’il l’est trop. Si je le qualifie de bébé, il me dira que c’est moi qui le suis. Joli et gentil ne conviennent pas davantage. Dernier ne serait pas mal, ça dépend dans quel sens on l’entend. Je pourrais écrire « l’un de mes manuscrits ». L’un-de-mes-ma-nus-crits : six pieds tout juste.

L’ECRIVAINE (écrivant)
L’un de mes manuscrits à l’élaboration

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
A-l’é-la-bo-ra-tion, six encore.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Duquel j’ai apporté tout mon cœur, toute mon âme.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Oh ! Que c’est beau ! Un seul ennui : je dois faire rimer. Un sonnet est constitué de deux quatrains dont les rimes sont abba. A est une rime masculine, b doit être une rime féminine. Ensuite, on les marie et elles ont beaucoup d’enfants. De plus, j’ignore complètement avec quoi je vais faire rimer « joint » puisque je n’en fume pas. Peut-être avec « soin ».

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Un manuscrit dont le genre est roman et la forme gothique.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Je m’égare. Je m’égare. Ressaisissons-nous.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Un manuscrit avec l’espoir que vous l’éditerez sans hésiter.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Sans même le lire, s’il me fait confiance, ce dont je serais surprise.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Un manuscrit. Roman est son genre.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Ah ! Ça c’est divin. Je me relis pour la vingt-huitième fois. Je ne peux m’en empêcher. Roman est son genre. La césure après roman, c’est merveilleux ! Quel être remarquable je suis ! … Oh ! Mes chevilles !

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Un manuscrit. Roman est son genre. Eternel
Son sujet.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Ça, c’est encore plus beau. Attention ! La beauté va bientôt atteindre son apogée.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Un manuscrit. Roman est son genre. Eternel
Son sujet.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Tu vas voir que c’est ce qu’il va lui reprocher, l’éditeur, à mon roman : que son sujet est éternel et donc pas nouveau. Il peut être éternel et n’avoir jamais été traité, lui rétorqueré-je.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Verrez ! En sont prose et style bien bels.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Ah ! Pas mal ! Peut-être serait-il préférable de terminer le premier hémistiche par « verrez ». Toujours pour le suspense.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Un manuscrit. Roman est son genre. Eternel
Est son sujet. Verrez ! Sont prose et style bien bels.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Je pourrais aussi bien dire : « Prose et style sont bien bels ». Je trouve, sans chercher, du reste, que l’inversion du verbe et du sujet est plus harmonieuse. On dirait du Villon. Ce cher François que j’adore !
Oh oui ! C’est beau… C’est bien bel, comme le bon… Pas de publicité clandestine, c’est interdit.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Le tout avec amour, j’ai mitonné avec soin.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Oh ! Là là ! Là là ! Un pied de trop et deux fois le mot « avec ». C’est affreux J’avais raison : la beauté avait atteint son apogée… et la descente fut vertigineuse.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Le tout, par beau temps, fut mitonné avec soin.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Pourquoi pas ? Peut-être un peu terre à terre.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Cher monsieur l’éditeur, je vous envoie, ci-joint,
Un manuscrit. Roman est son genre. Eternel
Est son sujet. Verrez ! Sont prose et style bien bels.
Le tout, doucement, fut mitonné avec soin.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Eh bien ! J’ai mon premier quatrain. J’ai mis longtemps pour le construire. Plus que ne mettront les critiques et les professeurs pour le disséquer. En faisant le travail dans le sens inverse, arriveront-ils à la vérité ? S’amuseront-ils autant que moi ? J’en doute fort.
Deuxième quatrain. Il se fait tard, je vais aller me coucher, je l’écrirai demain... ou après demain. Et si je ne peux pas l’écrire moi-même… Vive Sardou !
A bas les autres !
Quand la folie s’empare d’un être, on ne sait jamais jusqu’où ça peut aller.
Bon. Il me faut des rimes en oin : coin, groin, foin, loin, moins, plus. Cherchez l’intrus.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Je vous supplie, monsieur, de le lire avec soin.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Un alexandrin d’un seul jet, mais avec « soin » utilisé pour la seconde fois. « D’en prendre bien soin » ne ferait que cinq. J’espère bien qu’il en prendra bien soin ! Il ne manquerait plus que ça ! C’est précieux un manuscrit !

L’ECRIVAINE (écrivant)
Je vous supplie, monsieur, de le lire avec soin.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Au moins, là, j’ai traduit ma pensée en termes clairs. Bien que je ne me fasse pas d’illusion : les éditeurs n’éditent que les gens très connus ou ceux qui leur versent des pots de vins. Bien sûr, ils prétendent tous le contraire. Je leur donne l’occasion de prouver qu’ils sont objectifs dans leur choix. Que l’un d’entre eux édite mes œuvres. Qu’il m’édite après avoir médité ce que je dis, et je crierai haut et fort que je n’étais rien et qu’il a fait de moi un génie.
Tu parles ! Je serai comme les autres, une fois éditée, il ne sera plus possible de m’approcher. Entourée de vingt-six gorilles et de trois chauffeurs, je ne sortirai plus de chez moi autrement que vêtue par Machin, coiffée par Truc et chaussée par Chose.
La plus embêtée par cette transformation serait bien moi. De toute façon que j’ai le triomphe hautain ou modeste, je n’aurai pas de triomphe du tout. Mon manuscrit ne sera même pas lu. Je le sais. Pour qu’il intéressât un éditeur, il suffirait que je signe du nom d’une célébrité, mais je n’ose pas. Je crains qu’on n’y croie pas. Les vedettes n’écrivent presque jamais elles-mêmes. Elles ont presque toutes des nègres. Des nègres blancs, bien sûr, mais des nègres tout de même. Ce qui prouve que l’esclavage n’est pas aboli.
Je n’ose pas. Tout mon problème est là. Il faut oser pour réussir. J’écrirais à un éditeur : « Mon cher ami, comme tu me l’as conseillé l’autre jour, je t’envoie le manuscrit dont je t’ai parlé… J’espère que comme promis, tu m’enverras un projet de contrat avant le 15… »
Peut-être que ça marcherait. Qui sait ? Tant qu’on n’a pas essayé…

L’ECRIVAINE (écrivant)
Je vous supplie, monsieur, ne le dédaignez point,
Lisez-le jusqu’au bout.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Oui. Il vaut mieux, pour savoir s’il est éditable ; quoique je préférerais qu’il ne fut point lu mais édité et pourquoi pas prix Goncourt, Renaudaud, Fémina, Médicis, midi-sept, midi-huit, etc, etc.
Non. Je ne rêve pas. Je suis réaliste. Je ne place pas les limites du réalisme aux mêmes endroits que les autres, c’est tout.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Lisez-le jusqu’au bout, appréciez-en le sel.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Ouais. Bof ! Ce n’est pas terrible !
Admirez mon zèle ! est peut-être un peu trop « m’as-tu vu ? »
Il faudrait que je lui demande de l’apprécier, de découvrir ses qualités – ce à quoi il répondrait qu’il faut chercher beaucoup pour trouver la moindre qualité – de ne pas le jeter à la poubelle comme une vieille chaussette sale. Peut-être qu’il ne jette pas ses vieilles chaussettes sales à la poubelle.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Ecoutez mon appel !
Soyez mon père-noël !
Son harmonie est telle…
Voyez son harmonie ! Ecoutez mon appel !
Surtout qu’on ne musèle
Pas ma muse !
Que jamais, ma muse on ne musèle !

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Oh ! Là là. Museler la muse. Je m’amuse à museler ma muse.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Appréciez ce nouvel

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
J’aime bien, ça laisse encore la phrase en suspens. Qu’y aura-t-il ensuite ? Apprécier ce nouvel… quoi ? Va savoir…
Je vais me décider pour…

L’ECRIVAINE (écrivant)
Appréciez-en le sel !

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Comme quoi la première idée est souvent la meilleure, surtout quand on n’en a pas d’autres.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Je vous supplie, monsieur, ne le dédaignez point,
Lisez-le jusqu’au bout, appréciez-en le sel,
Gouttez son harmonie !

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Même si vous n’avez pas faim.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Donnez-lui un label !

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Ça, ce n’est pas très net. Ça voudrait presque dire faites-le signer par X L de la Machin-Chose du Truc. Il serait préférable de dire : « Avec ou sans label, ce qui fait six pieds, rime avec sel… Il ne reste qu’à trouver le début du vers. Si c’est un ténia, il peut être long et le début loin de la fin.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Vous verrez qu’il sera le meilleur et de loin.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Vous-ve-rrez-qu’i-se-ra-le-mei-lleur-et-de-loin. Douze pieds, dis-huit nœuds et quatre cents tonneaux, je suis fier d’y être matelot. Vive Hugues Capet, non Hugues Aufray – aux frais de qui ? De la princesse. Quelle princesse ? La plus moche.
Hugues Capet ? C’était le précurseur de The Pen. Je ne sais pas pourquoi tout le monde dit « Le Pen ». Il faut se décider : on dit « The Pen » ou on dit « Le Crayon ».
Il sera le meilleur. Où sont mes rimes passées ?

L’ECRIVAINE (écrivant)
Je vous promets, monsieur,

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Non. Je ne promets rien. Je ne pourrais pas tenir.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Editez-le, Monsieur, avec ou sans label
Vous verrez qu’il sera le meilleur et de loin.

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Evidemment qu’il sera le meilleur puisque c’est moi qui l’ai pondu.
Encore deux tercets et le tour est joué.
J’ai dit « tercets » et non « tiercés » Léon Lux et Guy Zitrone étant en vacance à Saint-Gnangnan-les-Bains, il n’y aura pas de tiercé cette semaine.

L’ECRIVAINE (écrivant)
Ah ! Monsieur ! Que jamais l’idée d’un refus ne vienne

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
Ah ! Surtout pas ! Un chef d’œuvre comme lui-ci… Il ne peut qu’avoir en tête l’idée de l’éditer

L’ECRIVAINE (écrivant)
Ah ! Monsieur ! Si jamais vous refusassiez de l’éditer,

L’ECRIVAINE (réfléchissant à haute voix)
C’est peut-être un tantinet un peu beaucoup…
Reprenons :

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